PLACOLY VU PAR MARAGNÈS

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Textes d'articles et de conférences d'anthropologie, de littérature, principalement sur les Antilles. 
Daniel Maragnès est philosophe et rédacteur en chef de la revue caraïbéenne Dérades 
Jeudi 23 mars 2006
De tous les écrivains, hormis sans doute Aimé Césaire, Borges, l'immense écrivain argentin est, et de loin, celui qui est le plus cité par Placoly. Je souhaiterais montrer que la présence de Borges dans la réflexion de Vincent n'est pas un hasard de culture, une proximité érudite, mais permet de comprendre ce qu'est son esthétique littéraire. Je ne doute pas que vous percevez peut-être déjà ce que peut avoir d'apparemment paradoxal les références de Placoly à Borges. Mon propos est de tenter d'en restituer le sens et de montrer comment cet apparent paradoxe est tout pétri de sens. Les références à Borges sont nombreuses tout au long de l'œuvre. Dans Une journée torride, trois des nouvelles sur huit ont en exergue une citation de Borges ( "Une journée torride", "Biographie de Pierre-Just Marny", "le voyage secret d'Auguste-Jean Chrysostome"). Dans le même ouvrage, on notera que Borges est cité à plusieurs occasions dans l'avant-propos et dans les essais. Les inserts, et cette remarque n'est pas sans importance, renvoient à des textes écrits à des périodes différentes, de 1982 à 1991. Dans le même recueil, la nouvelle "Voyage secret de Jean-Auguste Chrysostome" ne se contente pas de l'exergue; Placoly avant de commencer la fiction proprement dite, commente la citation d'Evaristo Carriego sur le temps dans un avant-propos qu'il intitule "Notre part d'éphémère". Il faut enfin souligner que Placoly a consacré un long texte sur lequel je reviendrai à la très brève nouvelle de Borges "Biographie de Tadeo Isidoro Cruz, paru dans l'Aleph. Ainsi, la multiplication des références et la grande variété des textes cités, à l'exception toutefois des poèmes, témoigne d'une fréquentation intime de l'œuvre de l'écrivain, et d'une connaissance avisée de ses thèses. Au demeurant, certaines citations de l'argentin auront été directement transcrites de l'espagnol, Placoly proposant sa propre traduction. Dans le texte "la maison dans laquelle nous n'avons pas choisi de vivre" , Borges ne figure pas parmi les écrivains auxquels Placoly dit devoir une dette. Il cite Faulkner (Sanctuaire), Joyce (Ulysse), Malcolm Lowry(Au-dessous du volcan), et Kateb Yacine(Le polygone étoilé). Curieusement, aucun écrivain sud-américain ne figure dans cette énumération. J'atteste toutefois que dans les années 65-70, Placoly lisait Borges et qu'il ne manquait pas d'en discuter les écrits. Pourtant quoique l'on sache désormais de l'attention qu'aura portée Placoly à la littérature sud-américaine, l'attraction qu'exercèrent les textes de Borges sur son œuvre et sur sa réflexion peut paraître surprenante. On eut été sans doute moins surpris , à première vue, d'une connivence avec Ernesto Sabato, l'autre grand écrivain argentin, que Placoly tenait pour un des plus grands écrivains de ce siècle. C'est que l'inquiétude historique de Sabato rencontre aisément celle de Placoly. Ce que confirme un texte récent de Sabato, Resistencia (2000). Il y écrit: "Le monde ne peut rien contre un homme qui chante dans la misère". Ou encore :"Creo hay que resistir: este ha sido mi lema" , "Je crois qu'il faut résister: ce fut ma devise." Quand on lit Placoly - par exemple celui de "l'air et la pierre" en mémoire d'un combattant colombien assassiné, de "Portrait d'un dictateur", de l'hommage à Pierre Goldman , on peut sans risque affirmer la proximité historique de Placoly et de Sabato. On imagine mal Borges, dont on connaît les inclinations politiques, participer à cette géographie cordiale. Nous sommes donc, à bon droit, avisé de nous demander ce qui peut justifier cette singulière attraction. Mon hypothèse est que cette "singulière attraction", alors même que les choix historiques restent fondamentalement divergents, permet de comprendre ce qu'est l'esthétique littéraire de Placoly et en quoi cette esthétique se distingue des courants dominants dans la littérature antillaise. D'une certaine manière, les divergences entre Placoly et ces courants ne peuvent entièrement s'apprécier si on les réduit à des oppositions antillanité/créolité d'un côté, américanité de l'autre. Certes, ces oppositions ne sont pas sans pertinence. Mais, à s'y cantonner, il y a risque de ne proposer qu'une duplication plus ou moins fine de ce qui se joue ailleurs, sur la scène politique publique. En procédant à partir de cette simple opposition, on perdrait ce qui construit de manière irréductible la différence et l'originalité d'une autre esthétique littéraire. S'il y a, comme nous l'avons indiqué, entre Placoly et Sabato la même inquiétude historique, il y a entre Placoly et Borges une inquiétude métaphysique commune et une conception proche des moyens de la littérature. L'esthétique n'est pas l'affaire de la communauté des idées, de la camaraderie des projets, elle suppose un point de vue sur la réalité du langage et sur la présence, à partir de ce langage, de l'écrivain au monde. Le texte de Placoly "Sur une nouvelle de Jorge Luis Borges , Biographie de Tadeo Isidoro Cruz est, pour saisir quelques éléments de l'esthétique de Placoly, particulièrement essentiel. Je voudrais succintement y lire trois indications précieuses: elles concernent le temps, les personnages, l'auteur. Ces trois indications, je l'espère, permettront d'approcher la conception du style chez Placoly. Vous n'avez sans doute pas en mémoire la nouvelle de Borges dont il est question dans l'essai de Placoly. Je vous en recommande évidemment la lecture. Ce sont quatre pages dans l'Aleph. J'en rappelle simplement la fin. Cruz, nous rapporte Borges, avait reçu l'ordre d'arrêter un malfaiteur qui devait répondre de deux meurtres. Mais, au moment de se saisir de lui, Cruz se reconnaît dans son adversaire: "il comprit, écrit Borges, que l'autre était lui…Il ne tolérerait pas que l'on tuât un brave, car c'était un crime, et il se mit à se battre contre les soldats, aux côtés du déserteur Martin Fierro." . La nouvelle de Borges, et singulièrement la fin, est l'occasion pour Placoly d'une réflexion sur le temps. Il souligne que dans une vie obscure apparaît parfois un moment rare et essentiel. Ce moment essentiel est cet instant de lucidité où l'homme se rencontre enfin lui-même. Cet instant, pour ainsi dire, hors de l'histoire, est ce qui donne sens à tout ce qui s'est passé, subalterne, dans l'obscurité de l'existence. La littérature pourrait donc se définir comme la prise dans le langage de cet instant (au sens où l'on dit du ciment qu'il prend). Le langage du récit est ce qui révèle l'événement : "fixer l'éternité de l'instant, écrit Placoly, telle est l'exigence première". Et il ajoute un peu plus loin: "c'est en lui enlevant toute valeur "historique", datée, que l'écrivain parvient à élever l'événement dans la sphère de l'expression littéraire." La littérature aurait donc évidemment, selon l'écrivain, une autre tâche que tous les autres récits, y compris le récit historique. Si on relit, à partir de cette idée des textes de Placoly apparemment aussi éloignés que, disons, les "Strophes trouvées dans la serviette d'un inconnu" et Frères Volcans, on aperçoit sans doute mieux ce qu'il y a de commun entre les deux récits, en quoi ils participent l’un et l’autre de l'esthétique littéraire de Placoly. Le personnage de Frères Volcans n'est pas le héros d'un texte historique; il est celui qui, pris dans l'événement, parvient à être révélé à lui-même par le langage du romancier. De la même manière, le personnage de "Strophes" découvre dans l'instant qui clôt le récit ce qui est essentiel dans le texte tout entier, le papier sur lequel était écrit le texte qu'il nous a présenté : "Malades, infirmiers et médecins vivaient entre eux, sans se parler. J'ai observé que les plus vieux dissimulaient dans leur main de petits torchons de papier. Ils les avalaient avec leur nourriture." Le texte, parce qu'il révèle l'événement essentiel dans l'instant, met le personnage en rapport avec lui-même. Le personnage de Borges, Cruz, vous vous en souvenez, se découvrait dans la personne de Martin Fierro. Placoly ne le dit pas dans son commentaire, mais Borges procède ici à une double mise en miroir. Le miroir par lequel le personnage se découvre dans le personnage de Martin Fierro. Mais aussi le miroir inversé du texte même dont s'inspire Borges, le Martin Fierro d'Hernandez. Dans ce texte fondamental de la littérature argentine, Martin Fierro, j'allais dire le vrai Martin Fierro, le gaucho, effectue pour ainsi dire dans l'autre sens la même démarche que Cruz puisqu'il prend le parti d'un autre Cruz plutôt que de le tuer. Les textes se renvoient ainsi l'un l'autre, comme si les personnages pouvaient passer d'un texte à l'autre, indépendamment de leurs auteurs, inversant et répétant leurs actes, dans la réalité d'une bibliothèque improbable. La littérature est aussi réelle que la réalité. Elle est une autre réalité avec ses règles et ses modalités. Ici l'instant se substitue à la dimension du temps. Résumons : Le récit est le lieu où nous rencontrons le personnage dans le moment même où il se rencontre lui-même. Le moment qui rend possible cette révélation, c'est l'instant. La question de l'identité est donc ici centrale dans l'esthétique de Placoly. Dans ce texte que je commente, le romancier martiniquais écrit : "La nuit essentielle que vit Tadeo Cruz est celle où il vit son propre visage, celle enfin où il écouta son propre nom". Dans un texte paru après la mort de Placoly, Conversations à Buenos Aires, Borges confirme en quelque sorte l'intuition du romancier : "En Angleterre, il y a une superstition populaire qui dit que nous ne saurons pas que nous sommes morts tant que nous n'avons pas constaté que le miroir ne nous reflète pas." Quelque chose de décisif se joue donc bien dans cette rencontre par le langage du personnage avec lui-même. "Qui es-tu? Qui suis-je?". Ce sont les premiers mots qui commencent une citation d'André Brink au début de " Strophes trouvées dans la serviette d'un inconnu". Cette double question est, sans doute, non seulement la question inaugurale de ce texte particulier, elle est aussi la question que le langage poserait à tout texte. Dans la nouvelle de Vincent, la réponse nous est fournie au moment du face à face, dans l'univers de la folie quand les malades avalent devant le narrateur des petits torchons de papier. On le voit, il y a là, devant nous, la cohérence d'une esthétique qui saisit le temps pour produire, dans "cet instant de lucidité", la rencontre des personnages avec eux-mêmes. Ajoutons, avant de conclure, que cette rencontre, quand on lit bien Placoly, ne concerne pas les seuls personnages du texte. Cette rencontre concerne également l'écrivain lui-même. Dans l'écriture de Placoly, nous n'avons pas affaire à la présence extérieure d'un écrivain observant le monde derrière les mots qu'il utilise. Placoly, à la vérité, n'utilise pas les mots, il n'en fait aucun usage instrumental. Le langage révèle toujours la présence de l'écrivain, son intervention au sein même du langage. Comme si sans cesse, dans la réflexion proverbiale, dans la maxime morale, dans l'originalité d'une notation sensuelle, l'auteur investissait le langage pour son propre compte. C'est cela qui est à proprement parler la marque de son style. Son style, c'est-à-dire, cette manière d'être toujours présent, en personne, dans le texte qu'il écrit. Ainsi, dans l'écriture de Placoly, par les moyens de la littérature, par son esthétique donc, c'est l'auteur lui-même qui va à sa propre rencontre. Il faut reprendre ici ce mot de Yeats que Placoly cite quelque part et qu'il emprunte à Borges: "Je cherchais le visage que j'avais avant la création du Monde". C'est ainsi sans doute une part de l'esthétique du romancier qui apparaît dans ce que l'on avait pu trouver surprenant, paradoxal, l'attraction singulière de Vincent Placoly pour Jorge Luis Borges.

Daniel Maragnes/Colloque Placoly, Fort-de France, janvier 2002

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