LA RECESSION PREND LE RELAI DE LA CRISE FINANCIERE

 

Les enjeux de la crise

Michel Husson, La Brèche n°4, 2008

 

Il nous faut payer pour les péchés du passé

Klaus Schwab, président du World Economic Forum1

 

 

La crise est en train de basculer de la finance à l’économie réelle. C’est

l’occasion de faire un point d’étape, autour de trois questions : l’analyse de

la financiarisation, la trajectoire de la crise et les alternatives.

 

La base économique de la financiarisation

 

Les bulles financières sont nourries par la création permanente de

« capitaux libres » à la recherche d’une rentabilité extra, (comme Marx

parlait de plus-value extra). Leur source principale est la croissance

tendancielle du profit non accumulé qui résulte elle-même d’un double

mouvement : d’une part, le recul généralisé des salaires (2) et, d’autre part, la

stagnation - v oire le recul - du taux d’accumulation en dépit du

rétablissement du taux de profit. Alors que taux de profit et taux

d’accumulation évoluaient parallèlement jusqu’au début des années 1980,

ils se sont mis ensuite à diverger. L’écart entre les deux courbes (la zone

grisée du graphique 1) mesure l’augmentation de la fraction non accumulée

de la plus-value, qui constitue un bon indicateur de financiarisation (1).

 

1   We have to pay for the sins of the past, Janvier 2008.

2 Michel Husson, « La hausse tendancielle du taux d’exploitation », Inprecor n°534-535, janvierfévrier 2008. Cet article est le premier chapitre du livre Un pur capitalisme, reproduit avec l’aimable autorisation des Editions Page Deux.

2   Graphique 1

Taux de profit et taux d’accumulation

Etats-Unis + Union européenne + Japon

Taux d’accumulation = taux de croissance du volume de capital net

Taux de profit = profit/capital (base 100 en 2000)

Sources et données des graphiques : http://hussonet.free.fr/toxicap.xls

 

 

Cette configuration inédite pose a priori un problème de réalisation : si la

part des salaires baisse et si l’investissement stagne, qui va acheter la

production ? Autrement dit quels sont les schémas de reproduction

compatibles avec ce nouveau modèle ? A cette question, il n’y a qu’une

réponse possible : la consommation issue de revenus non salariaux doit

compenser la stagnation de la consommation salariale. Et c’est bien ce qui

se passe comme le montre le graphique 2.

De manière stylisée, on peut ainsi résumer les évolutions : aux Etats-Unis,

la part des salaires reste relativement constante mais la consommation des

ménages augmente beaucoup plus vite que le Pib. En Europe, c’est la part

de la consommation dans le Pib qui reste à peu près constante, malgré le

recul marqué de la part salariale. Dans les deux cas, l’écart se creuse entre

part des salaires et part de la consommation (zones grisées), de manière à

compenser l’écart entre profit et accumulation. La finance est ce qui sert à

réaliser cette compensation, et elle emprunte trois voies principales. La

première est la consommation des rentiers : une partie de la plus-value non

accumulée est distribuée aux détenteurs de revenus financiers qui la

consomme. C’est un point important : la reproduction n’est possible que si

la consommation des rentiers vient épauler celle des salariés afin de

fournir des débouchés suffisants et la montée des inégalités est donc

consubstantielle à ce modèle.

 

3  Graphique 2

Part des salaires et de la consommation privée dans le Pib

A - Etats-Unis

B - Union européenne

Sources et données des graphiques : http://hussonet.free.fr/toxicap.xls

 

 

 

La seconde intervention de la finance consiste à introduire un certain

brouillage entre salaires et rentes : une partie croissante du revenu des

salariés prend la forme de rémunérations financières qui peuvent être

analysées comme une distribution de plus-value plutôt que comme un

véritable salaire.

 Enfin, et c’est surtout vrai des Etats-Unis, la finance permet le

développement exponentiel de l’endettement des ménages dont la

consommation augmente, non pas en raison d’une progression des salaires

mais par baisse du taux d’épargne.

La finance n’est donc pas un parasite sur un corps sain. Elle se nourrit du

profit non investi mais, avec le temps, elle acquiert un degré d’autonomie

qui renforce ce mécanisme. Les capitaux libres circulent à la recherche

d’une rentabilité maximale (la fameuse norme de 15 %) et ils réussissent, au

moins temporairement, à l’obtenir sur certains segments. Les banques

elles-mêmes captent une partie croissante des profits. Cette concurrence

pour un rendement maximal élève la norme de rentabilité et raréfie un peu

plus les lieux d’investissement jugés rentables, dégageant ainsi de

nouveaux capitaux libres qui vont à leur tour partir à la recherche d’une

hyper-rentabilité financière. Ce cercle vicieux repose encore une fois sur

une répartition des revenus défavorable aux travailleurs et à la

reconnaissance de leurs besoins sociaux.

Cette propension du capitalisme à investir une moindre proportion de ses

profits souligne le caractère systémique de la crise qui met en cause les

ressorts essentiels de ce mode de production. La source de cette crise est

au fond l’écart croissant qui existe entre les besoins sociaux de l’humanité

et les critères propres au capitalisme. La demande sociale se porte sur des

marchandises qui ne sont pas susceptibles d’être produites avec le

maximum de rentabilité. Les gains de productivité autorisés par les

nouvelles technologies et l’innovation conduisent à une offre (rentable) qui

est de moins en moins en adéquation avec cette demande sociale qui, du

coup, n’apparaît pas suffisamment rentable.

Cet écart se creuse selon deux dimensions principales. La première, dans

les pays développés, est le déplacement de la demande des biens

manufacturés vers des services auxquels sont associés de moindres gains

de productivité et donc de moindres perspectives de profit. Aucun

débouché n’a pris le relais à une échelle suffisante pour jouer le même rôle

que l’industrie automobile durant la phase « fordiste » précédente. La

seconde dimension est géoéconomique et résulte de la mondialisation :

celle-ci tend à créer un marché mondial, autrement dit un espace élargi de

valorisation. Les moindres niveaux de productivité des secteurs les moins

avancés sont directement confrontés à des exigences de rentabilité alignées

sur les performances des pays ou des entreprises les plus performantes. Il

en résulte un effet d’éviction qui fait qu’un certain nombre de productions

et donc de besoins sociaux qu’elles pourraient satisfaire, ne sont plus

éligibles compte tenu des critères d’hyper-rentabilité auxquels elles se

trouvent confrontées.

 

Dans ces conditions, la reproduction du système passe par un double

mouvement, d’extension du domaine de la marchandise et de refus de

répondre aux besoins non rentables. Le capitalisme contemporain a donc

réuni les conditions qu’il revendique pour un fonctionnement optimal de

son point de vue. Plutôt qu’une amélioration du bien-être social, la

concurrence pure et parfaite, débarrassée des réglementations, rigidités et

autres distorsions, fait apparaître une absence totale de légitimité, puisque

la régression sociale est explicitement revendiquée comme la principale

condition de réussite du système. Dans ce cadre, la finance n’est pas

seulement la contrepartie d’une exploitation accrue des travailleurs, elle est

aussi un déversoir pour les capitaux à la recherche de la rentabilité

maximale. Les exigences démesurées de rentabilité qu’elle impose à

l’économie réelle renforcent à leur tour le faible dynamisme de

l’investissement et les inégalités sociales comme condition de reproduction

du système.

 

La récession prend le relais de la crise financière

 

« Quelle est la différence entre les météorologues et les économistes ?

Réponse : les météorologues sont au moins d’accord sur le temps qu’il fait

aujourd’hui ». Au risque de s’exposer à cette plaisanterie assez juste, on

voudrait avancer ici des propositions qui s’apparentent à un pronostic. Il

ne s’agit pas de vouloir jouer aux prophètes de l’économie, mais de

dégager un certain nombre de tendances déjà présentes dans le

déroulement de la crise actuelle.

Le lundi 13 octobre, au lendemain de l’annonce du plan de sauvegarde

européen, les Bourses ont manifesté leur soulagement par des hausses

exceptionnelles. Elles ont à nouveau rechuté, puis elles se sont à nouveau

redressées. Ces mouvements erratiques s’expliquent par des sentiments

contradictoires entre lesquels oscillent les marchés financiers. D’un côté, la

Bourse est rassurée par l’ampleur des sommes mises à disposition des

banques, et les cours avaient tellement baissé qu’il devient raisonnable

d’acheter ; mais, d’un autre côté, la récession incite au pessimisme sur

l’évolution de l’économie réelle.

Cette incertitude est fondée car les différentes crises s’emboîtent comme

des poupées russes. La crise proprement financière a mené le capitalisme

au bord de l’embolie, mais c’est la crise économique tout court qui est en

train de prendre le relais : ce qui est dorénavant à l’ordre du jour, c’est la

récession. Le FMI vient de réviser en baisse ses prévisions (3) : en 2009, la

croissance serait à peu près nulle (0,5 %) dans les pays développés après

un fort ralentissement en 2008 (1,5 %). La croissance mondiale, soutenue

par les pays émergents et en développement ralentirait à 3 %. Pour le FMI,

« la reprise n’est pas encore en vue » et ne pourra être que « graduelle

quand elle arrivera ».

 

3 FMI, World Economic Outlook, October 2008.

 

Les effets de la crise financière et de la récession sont dorénavant

indémêlables. Les entreprises sont confrontées aux restrictions de crédit à

court terme (problèmes de trésorerie) et à long terme (contraintes sur le

financement de l’investissement) mais aussi à la baisse des commandes,

selon des proportions différentes selon les secteurs. Le bâtiment et

l’automobile sont les premiers frappés, et le phénomène ne concerne pas

que les petites et moyennes entreprises. Ainsi, aux Etats-Unis, l’industrie

automobile est mise en difficulté à la fois par les restrictions de crédit

(credit crunch) et par la baisse des ventes, à tel point qu’une fusion entre

Ford et General Motors est envisagée.

La récession durera longtemps

 

En 1987, le krach boursier avait déjoué la plupart des pronostics en

débouchant sur un net rebond de l’économie mondiale dès l’année

suivante. Au début des années 1990, le Japon avait subi une crise

immobilière et bancaire qui l’avait plongé dans une décennie de croissance

à peu près nulle. De ces deux scénarios, c’est le second qui est le plus

probable. Dans le cas japonais, on avait pu invoquer une politique

économique inadéquate et la surévaluation du yen imposée de fait par les

Etats-Unis. Mais la vraisemblance d’un scénario « à la japonaise » pour

l’ensemble des pays développés repose sur d’autres déterminations, que

l’on peut résumer ainsi : la configuration particulière de l’économie

mondiale des 15 dernières années n’est tout simplement plus viable. La

crise actuelle est en effet d’une ampleur particulière et ne se résumera pas

à une simple purge.

Au coeur de cette configuration, il y a le modèle US qui reposait, pour aller

vite, sur une surconsommation à crédit financée par le reste du monde (4). Or,

la crise ébranle profondément ces deux piliers. L’endettement des ménages

va être durablement stoppé, et le maintien d’un afflux permanent de

capitaux devient incertain.

Le premier point est à peu près garanti : la purge du système de crédit va

tarir pour longtemps le recours à l’endettement. Le second est la principale

inconnue. Pour réduire le besoin de financement extérieur, les Etats-Unis

ont besoin de réduire le déficit commercial. Ce résultat peut être obtenu de

deux manières : soit par un ralentissement durable de la croissance qui

freinerait les importations, soit par une baisse prolongée du dollar qui

doperait les exportations. En tant que puissance dominante, même si les

fondements de cette domination sont menacés, les Etats-Unis privilégieront

spontanément la seconde voie, autrement dit la baisse du dollar, qui

devrait donc reprendre. Mais la voie est étroite, car il existe un seuil au-delà

duquel les pays émergents se montreront réticents à placer leurs excédents

aux Etats-Unis, en raison d’une rentabilité jugée incertaine ou insuffisante.

 

4  Michel Husson, « Etats-Unis : la fin d’un modèle », La Brèche n°3, 2008.

 

En même temps, les Etats-Unis n’ont pas intérêt à une baisse trop forte du

dollar, puisque cela signifierait une perte de valeur de leurs avoirs en

dollars. Une baisse du dollar impliquerait également un report des effets

récessifs sur la zone euro et le Japon, que ces pays finiront par juger

intolérables. Autrement dit le dollar va de nouveau baisser mais pas audelà

d’une certaine limite, de telle sorte que cette baisse sera insuffisante

pour rééquilibrer suffisamment le déficit commercial

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Commentaires (5)

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