CURIEUSES JUSTIFICATIONS DE BRANCHI

 

 CURIEUSES JUSTIFICATIONS DE BRANCHI

  Laissons tomber sans regret certains procédés polémiques (relevant d’un autre âge) émaillant l’article de Michel Branchi (rédacteur en chef de « Justice », organe du parti communiste martiniquais) et concentrons nous sur l’essentiel. Le débat suggéré par sa réponse à mon article porte : 1. sur une question historique (le PCF et la lutte de libération nationale algérienne), 2. une question tactique (les cibles et les moments dans le combat politique) et 3. une question plus profonde (l’attitude du mouvement ouvrier face à la question de la décolonisation aujourd’hui).

  Sur le premier point, signalons que les nouvelles générations peuvent disposer d’une abondante documentation leur permettant de se faire une opinion éclairée. En défense du PCF, Michel Branchi évoque le prix payé par ce parti dans cette période : les 8 morts dont sept militants communistes du métro Charonne et les saisies de l’Huma. On pourrait ajouter que d’autres communistes ont aussi payé (Maurice Audin, condamné à mort et exécuté par le pouvoir colonial, Fernand Iveton, torturé puis guillotiné sous l’égide du garde des sceaux François Mitterrand, Henri Alleg, torturé par l’armée coloniale, entre autres) ; mais la question n’est pas là. Elle est dans les positions prises par le PCF, du massacre excusé de Sétif à la dénonciation des insurgés de la Toussaint 1954, en passant par le vote par le PCF des pouvoirs spéciaux au gouvernement colonialiste et par son choix du mot d’ordre central de «paix en Algérie» et non de défaite du colonialisme. Il est très curieux que plus de 50 ans après, Michel Branchi avalise une telle politique dénoncée avec virulence par le même Frantz Fanon dont Armand Nicolas (historien et ex-secrétaire général du PCM de 1962 à 1990) vient de faire les louanges dithyrambiques dans «Justice».

  Sur le second point, le GRS serait, selon le PCM, coupable de s’en prendre à Mélenchon, entre les deux tours, sur la question coloniale. Si même après son élimination au 1er tour, il ne faut rien dire à Mélenchon, on peut se demander : quand donc faudra t-il l’amener à s’interroger sur une politique erronée nous concernant au premier chef ? Et accessoirement sur qui faut-il compter pour ce faire ? Mais puisqu’on sent poindre ici de façon feutrée le vieil «argument» suivant lequel les critiques faites à un allié font le jeu de l’ennemi – en l’occurrence Sarkozy – qu’il me soit permis de faire humblement observer que notre opposition à Sarkozy et à sa politique, du premier au dernier jour de son mandat, n’a certainement pas été moins constante, moins active, moins déterminée et moins efficace que celle du PCM ! C’est bien pour être conséquent avec cette opposition que, sans accorder le moindre crédit au programme de Hollande, nous avons malgré tout voté pour lui en le déclarant publiquement.

  Michel Branchi nous rappelle que le PCF a exprimé des divergences avec le programme colonial de Mélenchon. Fort bien. Malheureusement, là où il voit dans la déclaration du PCF «une position suffisamment claire en elle-même», c’est le vague et l’imprécision qui manifestement dominent. Citons : «les communistes soutiennent tout processus visant à développer la responsabilité et la maîtrise par les populations concernées des questions liées à leur devenir». En 1981, Mitterrand n’avait pas dit moins et Hollande, voire même Sarkozy, pourraient signer sans problème aujourd’hui une telle déclaration qui gomme jusqu’au mot Autonomie !

  Plus audacieux, Michel Branchi écrit lui-même, parlant de Mélenchon : «A lui de s’expliquer comment on peut changer la nature de ces relations de domination économique sans envisager de briser le statut néocolonial départemental». Bravo ! Sauf qu’en appelant à voter pour lui dans un premier tour d’élection présidentielle, on envoie le message à tout le monde que cette question n’est pas essentielle, ce qui est curieux quand on prétend donner des leçons d’anticolonialisme conséquent ! Le Parti communiste guadeloupéen semble plus conséquent avec l’anticolonialisme en refusant, à cause de cette «lacune», de voter Mélenchon !

On en arrive ainsi au reproche qui est fait au GRS concernant le fameux débat 73 versus 74. D’abord, s’il est vrai que nous avons défendu nos idées sur le sujet «pendant des mois» (dizaines de milliers de tracts distribués, articles, tribunes et même une brochure éditée, meetings publics), il est faux d’affirmer que nous aurions «renvoyé dos à dos» ces deux options. Il est facile de se reporter à nos analyses, mais répétons-les brièvement.

  1. 73 et 74 sont deux articles très voisins de la Constitution française sur lesquels les Martiniquais-e-s n’ont jamais eu leur mot à dire. C’est donc le gouvernement français qui a fixé unilatéralement le cadre et les termes du débat.

  2. La seule façon de sortir du piège tendu par le pouvoir colonial, c’était et c’est encore de reprendre la lutte pour l’Assemblée Constituante défendue hier par le parti communiste martiniquais et la Convention du Morne-Rouge (16 au18 Août 1971), abandonnée par les mêmes, aujourd’hui où la question se pose pourtant plus concrètement qu’à l’époque. Faisons remarquer que Mélenchon parle, quant à lui, et avec force, d'une Assemblée Constituante pour la France. Si’y bon pou zwa …

  3. Dans le choix piégé du 73 et du 74, on pouvait affirmer que le 74 était moins pire. Nous l’avons dit et nous persistons. Nous ajoutons un principe que Michel Branchi ne semble pas connaître : quand on n’a pas le rapport de force pour faire triompher une position juste, après l’avoir défendue, il est responsable de voter pour le moins pire, sans illusion ni compromission.

  L’inconséquence dans l’anticolonialisme ne réside pas là, mais dans la bataille en deux temps: d’abord pour ce qui est juste, ensuite pour le moindre mal, mais bien dans le renoncement opportuniste aux positions justes pour se soumettre sans combat aux injonctions du pouvoir colonial. Si nous nous sommes retrouvés seuls dans ce combat, c’est bien parce que le PCM, oubliant ses propres principes d’antan s’est passivement aligné sur plus gros que lui !

  Michel Branchi conclut en faisant l’éloge de «l’unité des forces populaires et patriotiques». Toute la question est de savoir si cette unité se construit autour de «l’urgence sociale» dont il rappelle avec raison l’importance, et de l’anticolonialisme réel, c’est-à-dire allant au-delà d’une Constitution française qui n’a même pas la décence de nous reconnaître comme peuple. Urgence sociale et anticolonialisme vrai, cela nous convient. Est-ce le cas du PCM et de ses alliés actuels ?

Fort-de-France le 14 mai 2012

Philippe Pierre-Charles

 


 

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